Groupe X-Démographie-Economie-Population

Exposé du 16 Novembre 2010

18h30: « Le monde politique et les élues, devant les problèmes démographiques, la vie de famille et la condition des mères de famille »

par Madame Marie Thérèse Hermange

Sénateur, conseiller du Premier Ministre pour les questions familiales

 

 

  Alors qu'émergent sur la scène mondiale les nouveaux géants démographiques du XXIe siècle qui devrait voir 9,2 milliards d’habitants en 2050[1], avec notamment la Chine et l’Inde, qui cumulent d’ores et déjà 40 % de la population de la planète, se dessine aussi l’autre tendance lourde de la démographie du siècle : le vieillissement. La population âgée de plus de 60 ans devrait presque doubler, atteignant 406 millions en 2050, contre 245 millions en 2005, alors que le nombre des moins de 60 ans diminuerait dans le même temps. Sont concernés majoritairement les pays dits développés, par la baisse du taux de fécondité et de l’allongement de l’espérance de vie. L’Europe, qui, avec la Russie, formait 22 % de l’humanité en 1950, mais 12 % seulement en 2000 et 7 % en 2050.

Au delà des chiffres, des questions cruciales se dessinent quant à l'avenir :

Quelle situation en Europe au regard du vieillissement et du renouvellement des générations? (I) Les femmes sont-elles responsables de notre hiver démographique? Comment se situent-elles entre marché du travail et maternité? (II) Enfin, à la veille de la révision des lois de bioéthique, quelle procréation pour quelle société? (III)

 

I- Notre continent en plein suicide démographique?

  Le bouleversement de la distribution de la population est impressionnant dans les Etats comme l’Allemagne, la France, l’Italie et le Royaume Uni . Alors qu’en 1950, ces quatre pays figuraient parmi les dix premières « puissances démographiques » du monde, aucun ne figure plus, un demi-siècle plus tard, dans un groupe qui ne compte plus désormais que des pays de plus de 100 millions d’habitants. L’Allemagne, dont la puissance a pendant des décennies fait trembler l’Europe, est passée du 7e au 14 e rang mondial. Si le taux de fécondité actuel - 1,3 enfant par femme - devait s’inscrire dans la durée, l’Allemagne serait vouée à connaître, sauf recours à une immigration massive, une diminution sans appel de sa population - de 83 à 72 millions entre 2005 et 2050.

  Tous les pays d’Europe affichent des taux de fécondité inférieurs au seuil de remplacement des générations, se dispersant autour d’une moyenne de 1,4 - alors que cette moyenne avoisinait 1,9 au début des années 80 - avec des taux de 1,2 à 1,3 pour, outre l’Allemagne, les pays méditerranéens. Dans l’hypothèse où ces taux resteraient durablement aussi bas, c’est à une diminution substantielle de population que doivent s’attendre des pays comme l’Italie ou l’Espagne qui sont en proie à un véritable suicide collectif. 

  L’élargissement de l’Union Européenne n’a produit aucun retournement de tendance : car même s’ils représentent un apport arithmétique de  millions d’individus, relevant de 380 à 490 millions la population totale de l’UE, les nouveaux entrants apportent à celle-ci des taux de fécondité inférieurs encore à ceux d’Europe méridionale.

Seule consolation pour l’Europe, les taux de fécondité sont un peu plus élevés en France, qui a franchi le seuil psychologique de 2 enfants par femme en 2005, même si on relève un très léger fléchissement, juste sous les deux enfants par femme en 2010, dans les pays scandinaves et en Grande-Bretagne (1,8) : avec l’appoint de l’immigration, mais aussi grâce à une pyramide des âges favorable, ces pays, ne devraient pas voir diminuer leur population.

  La puissance démographique de la Russie n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était il y encore 15 ans à peine. La Russie a amorcé une véritable diminution en valeur absolue avec, à partir du début des années 90, une détérioration subite de la mortalité, notamment masculine, une diminution corollaire de l’espérance de vie et une chute de la natalité, déprimée par une fécondité de 1,25 enfant seulement par femme en 2001.

  Quant au Japon, handicapé par une pyramide des âges également défavorable, il est passé dès le début des années 70 au-dessous du seuil de remplacement des générations, et était à 1,3 en 2001. Si la population a pu continuer de croître, c’est grâce à une performance sanitaire remarquable, qui permet à ce pays d’afficher la plus grande longévité du monde.

  L'Europe connait bien aujourd'hui un "hiver démographique"[2], qui ne peut plus se cacher derrière un "refus de voir"[3] le non-renouvellement des générations en France. La théorie du déclin démographique est cependant contestée par les tenants malthusiens de l'écologie profonde qui encouragent une restriction du nombre d'humains à terme sur la planète. En effet, le postulat malthusien repose sur l'idée d’une capacité physique finie de l’écosystème à supporter une population dont la croissance ininterrompue crée des pénuries et des effets de seuil ravageurs. De même, certains économistes ont établi des corrélations négatives entre croissance démographique et développement économique, pourtant, un continent qui vieillit prend le risque de perdre le goût d'entreprendre.

Cependant, d’autres ont pris le contrepied de ces analyses et force est de constater, empiriquement, que les prophéties d’inspiration malthusienne ne se sont pas réalisées. Le quasi-quadruplement de la population mondiale pendant le XXe siècle a engendré non pas un appauvrissement, mais un accroissement de la production, multipliée par 14 entre 1900 et 1992. Il est ainsi difficile de ne pas rejoindre Raymond Aron qui disait dès 1983 : «Les Européens sont en train de se suicider par dénatalité ».

  L'"omerta démographique" des années 80 n'est donc plus de mise à l'heure où les conséquences du déclin démographique commencent à poser des questions très concrètes dans les Etats européens, tels que l'avenir du système de retraite par répartition ou la prise en charge de la dépendance des personnes âgées. En effet, le rétrécissement de la pyramide des âges fait peser notre système social sur un nombre restreint d'actifs et pourrait fomenter une révolte entre les générations.

  Aujourd'hui, par rapport à ce constat, le politique doit tenir compte de ces données et soutenir l'essor démographique en sortant par exemple du mythe de la famille parfaite : deux parents-deux enfants qui nous a conduits à la situation actuelle, mais aussi en appliquant une politique familiale qui accompagne les femmes tant dans leur maternité que dans leur insertion sur le marché du travail.

 

II-Il ne s'agit donc pas de montrer du doigt les femmes, responsables indirectes de la baisse de la natalité, bien au contraire.

Dans une société où ses efforts pour être traitée d'égal à égal avec les hommes mènent à sa plus grande solitude, la femme se débat entre situation matrimoniale, enfants à charge et  vie professionnelle. Ainsi, il serait simpliste de dire que le travail des femmes est la cause du déclin démographique tant les liens entre taux d'activité féminin et fécondité font encore débat. Ce n'est pas en négligeant le problème de la conciliation de la vie professionnelle et familiale que les femmes auront plus d'enfants. Il suffit pour s'en convaincre, de regarder les pays comme l'Allemagne dont la culture reste opposée au travail des mères, qui contraignent les femmes à choisir entre travail et enfants et qui voient s'effondrer le nombre des enfants. De plus, des études récentes ont montré que depuis les années 1990, les pays de l'OCDE à la plus faible fécondité sont également ceux qui ont les taux d'emploi féminins les plus faibles. Si on considère l'Union européenne "des quinze" on constate que les pays dans lesquels le taux  de fécondité des femmes est le plus bas sont les pays méditerranéens, soit justement ceux dans lesquels le taux d'activité des femmes est le plus bas.    

Il n'en demeure pas moins que la compatibilité entre carrière professionnelle des femmes et présence d'enfants reste plus difficile pour les femmes que pour les hommes. En 2005, un rapport[4] pour le Conseil d'Analyse Economique a mis en évidence les besoins d'une politique familiale. Or, ces politiques familiales, soutenues       par la chambre de Front Populaire qui vota le Code de la Famille en 1939 ou par le       socialiste  Alfred Sauvy, ont cependant été longtemps reportées, discréditées médiatiquement à cause des politiques des dictatures européennes, depuis Vichy jusqu'à Salazar, qui avaient été natalistes. Cependant, si en effet on ne peut empêcher le vieillissement "par le haut" dû au papy-boom à venir, on peut l'éviter "par le bas" en encourageant les naissances, les femmes ayant un enfant de moins que ce qu'elles désirent[5], par manque d'une politique permettant de concilier travail et vie familiale.

Cela nous demande évidemment de prévoir à long terme et de gérer une conception de l'homme à l'heure où les problèmes démographiques semblent moins importants que le  cours de l'euro. La vraie crise est-elle financière ou est-elle une crise de notre modèle de société, de notre vision de l'homme?

 

III- A la problématique des politiques familiales s'ajoute donc celle de la maitrise de la procréation.

Que ce soit l'augmentation conséquente du nombre d'avortements, égale en 10 ans en Italie à la population immigrée dans le même temps, ou celle de la contraception, la vision sociale de la maternité a complètement évolué en un demi siècle. Avec la norme de la "maternité choisie", les femmes qui avant détenaient la puissance de la vie en ont été dépossédées car ce qui se passait dans leur corps est devenu maitrisable depuis l'extérieur, même si dans le même temps elles ont pu décider d'avoir moins d'enfants.  D'une certaine manière, l'homme par l'invention de la contraception et de la fécondation in vitro s'est immiscé dans la conception.

·                        Face au recul de l'âge moyen des femmes à la naissance du premier enfant, le problème de la baisse de la fécondité des couples est de plus en plus prégnant.

En effet, l'âge moyen à la première maternité n'a cessé d'augmenter, passant de 24 ans au début des années 70, à 28,5 ans en 2006. Le projet d’enfant n’est qu’implicite au moment de la formation de l’union, les Français souhaitent d’abord vivre pleinement leur union à deux, ensuite permettre à chacun de s’insérer professionnellement et au couple d’accéder à un niveau de revenus suffisant. Il n’est donc pas surprenant que la décision soit prise de plus en plus tard.

·                        Le nombre de naissances de mères « tardives » ayant entre 35 et 39 ans est en forte hausse depuis deux décennies. Elles concernent essentiellement les familles recomposées et les premières naissances tardives. La parentalité tardive dans les familles nombreuses « classiques » est située plutôt au bas de l’échelle sociale et/ou plus souvent issue de mères inactives.

Les raisons pourraient être que :

  - les femmes sont plus nombreuses à ces âges (génération des femmes du baby-  boom).

  - avec la contraception, les maternités tardives sont aujourd’hui des maternités        le plus souvent choisies et voulues.

  - L’évolution des modèles familiaux entraîne des changements dans les profils         des naissances tardives. Les aléas de la vie affective conduisent les parents à reconstruire plus souvent qu’avant une nouvelle famille.

  - les décisions procréatives sont désormais liées à l’activité professionnelle de          la femme. Le retard des premières naissances serait la conséquence de         l’allongement des études, en particulier féminines, et du désir croissant des          femmes de se lancer dans la vie active avant de fonder leur propre famille vers     30 ans.

·                        Des risques sont inhérents à ces grossesses tardives

Il s’agit en second lieu de risques pour la santé de la mère et de l’enfant, qui en dépit d’énormes progrès dans les soins et le dépistage montrent les limites actuelles des possibilités biologiques de la reproduction humaine, de l’obstétrique et de la médecine néonatale.

  - Risque d’infertilité :

> Le risque d’infertilité croissant avec l’âge n’est pas totalement compensé par l’AMP : l’efficacité de ces méthodes diminue rapidement quand l’âge s’élève.

> Peu de couple sont totalement stériles avant 35 ans mais la proportion pourrait atteindre 15 à 20 % à 40 ans.

> A court terme, le syndrome d’hyperstimulation ovarienne peut associer des troubles de la coagulation et des accidents thrombo–emboliques graves.

> En cas de fécondation in vitro, les traitements ont des répercussions psychologiques sur les couples : l’alternance des périodes d’espoir et de déception, et la crainte de l’échec définitif, génèrent des affects dépressifs et des troubles anxieux, voire des réactions de deuil.

  - Risque sur la santé de la mère :

> diabète, hypertension artérielle, accouchement difficile : les césariennes et les risques qui leur sont propres, augmentent avec l’âge ; La mortalité maternelle est directement liée à l’âge.

  - Risque sur la santé de l’enfant :

Comme les anomalies congénitales, une des principales causes de mortalité infantile en France. Le dépistage prénatal, suivi de la décision de mettre fin à la grossesse, ont abouti à une diminution substantielle de la prévalence de plusieurs malformations importantes parmi les naissances vivantes. Mais pour certaines malformations dont la fréquence augmente avec l’âge maternel, aucune mesure de prévention ne peut actuellement être proposée ;

> risque d’anomalies chromosomiques et plus particulièrement les trisomies autosomiques, augmentent avec l’avance en âge

> risque de fausse-couche : Plus d’une grossesse sur cinq à partir de 35 ans, et plus d’une grossesse sur deux à partir de 40 ans se termine par une perte fœtale ;

> risque de grande prématurité avec risque de handicap ou de mortalité infantile, ou de morbidité néonatale ou de retard de développement neurologique. La prématurité s’accompagne de complications respiratoires graves et de retards de développement, comme les paralysies cérébrales. Ces enfants doivent bénéficier de soins intensifs néonataux onéreux et imposent à la famille un pesant parcours de soins sur le long terme qui peut induire des troubles psychologiques chez les nouveau-nés et leur famille ;

> risque de naissances multiples en raison des traitements de l’infertilité :

- conscientes de ces risques, les équipes médicales proposent souvent une réduction embryonnaire aux couples. Cette intervention peut conduire à la perte d’un des fœtus, voire de tous les fœtus, et elle peut s’accompagner de sentiments de culpabilité et d’une douleur morale intense, dont les traces resurgissent parfois bien après l’accouchement.

> risque plus élevé de petit poids à la naissance chez les femmes les plus âgées avec des répercussions majeures sur la santé de l’enfant.

 

La société, relayée par l’ensemble des professionnels de santé, doit donner une information objective actualisée sur l’existence et les conséquences de risques associés à la décision d’avoir un enfant à un âge élevé. Cette information soulignerait l’importance de choisir le moment le plus opportun pour s’engager dans la parentalité, opportun du point de vue affectif, matériel, mais aussi professionnel… Quelles mesures prendre ?

Il semble important que toute information sur la baisse de la fertilité avec l’âge soit complétée d’une information sur les limites des traitements de l’infertilité.

 Des mesures politiques pourraient conduire des femmes et des hommes à s’engager plus précocement dans la parentalité :

- pour supprimer les discriminations envers les femmes sur le marché du travail,

- pour favoriser le partage des tâches domestiques,

- pour permettre une prise en charge socialisée des très jeunes enfants.

 

Dans tous les cas, la science qui semble pouvoir remédier à tout ne peut aller contre la nature, les résultats de l'assistance médicale à la procréation, déjà faibles diminuant drastiquement avec l'augmentation de l'âge du couple et particulièrement de la mère. La baisse de la fertilité avec l’âge s’explique par une altération de la qualité des ovocytes que la FIV n’arrive pas à améliorer. La baisse de la réserve ovarienne entraîne une moins bonne réponse à la stimulation ovarienne, se traduisant par une augmentation des doses sans augmentation ni de la quantité ni de la qualité ovocytaire[6]. Aujourd'hui, il n'existe pas d'âge limite dans les lois de bioéthique pour l'accès à l'AMP mais cet âge a été fixé implicitement par la sécurité sociale qui ne rembourse ces soins que jusqu'à l'âge de 42 ans pour la femme. La chute des taux de succès des techniques d’AMP (FIV, ICSI et IAC) s’amorce à partir de 35 ans et s’accentue dès 37 ans. Pour la FIV ou l’ICSI, les taux de grossesses et d’accouchement sont de 20 et 15% avant 35 ans, de 16 et 12% à 38 ans, 14 et 9% à 40 ans et 9 et 6% à 42 ans[7]. Cependant nombre de médecins de la fertilité sont quotidiennement soumis à des demandes de patientes de plus en plus âgées pour avoir un enfant. Selon le Dr Joëlle Belaisch-Allart, Chef du service de gynécologie obstétrique et reproduction humaine de Sèvres et responsable du Centre d’assistance médicale à la procréation : « les couples sont très mal informés sur la baisse de la fertilité avec l’âge. Selon moi, on est presque dans le déni."

Si le désir d'enfant est légitime, doit on pour autant céder à ces demandes? N'y a t-il pas ici matière à réflexion sur le désir d'enfant en lui même et sur notre conception de la médecine qui sortirait de son rôle de soin pour devenir une médecine du bien être et de la convenance?

Autant de questions qui croisent les approches économiques, sociales, médicales et anthropologiques de notre société à qui il revient de s'interroger sur l'avenir qu'elle veut pour les générations futures.



[1] division de la population des Nations Unies, projections démographiques de la population de la planète.

 

[2] Gérard-François Dumont

[3] Alfred Sauvy, 1980

[4] Rapport Godet/Sullerot

[5] Enquête de la Fondation européenne pour l'amélioration des conditions de vie et de travail

[6] Agence de la Biomédecine, Fiche réalisée à partir de l’Avis du Conseil d’orientation de l’Agence de la biomédecine. Comment informer sur la baisse de fertilité avecl’âge ? Séance du vendredi 10 juillet 2009. Délibération n° 2009-CO-19.

[7] Agence de la Biomédecine, Fiche réalisée à partir de l’Avis du Conseil d’orientation de l’Agence de la biomédecine. Comment informer sur la baisse de fertilité avecl’âge ? Séance du vendredi 10 juillet 2009. Délibération n° 2009-CO-19.