Groupe X-Démographie-Economie-Population

Exposé du Mardi 11 Octobre 2005

La France en Afrique, la présence africaine en France

Par Jean-Paul Gourévitch

expert international en ressources humaines

enseignant à l'Université Paris XII Créteil

écrivain

 

Monsieur Gourévitch commence sa conférence en présentant ses différents livres dont surtout ceux en liaison avec le sujet : "La France en Afrique" (édité en 2004) et "La France africaine" (édité en 2000 et réédité en 2003), tous deux aux éditions du Pré aux Clercs), puis il développe ses méthodes de travail.

" Je me qualifierai d'expert et d'essayiste. Après avoir longuement travaillé dans l’éducation nationale, dans l’enseignement catholique et pour divers ministères, j'ai préféré reprendre ma liberté afin de pouvoir dire un certain nombre de choses nécessaires. Je suis quasiment perpétuellement en voyage et en mission pour l'UNESCO, la Banque Mondiale, diverses ONG, le Ministère des Affaires Etrangères... Je considère aussi comme essentiel la rédaction de mes livres afin que les uns et les autres acceptent de regarder leur passé et leur présent en face. D'où viennent les migrants ?, pourquoi migrent-ils ?, pourquoi restent-ils ?, quels problèmes ont-ils ?, quels problèmes posent-ils ? ".

Commençons par les handicaps de l'Afrique.

1 ) Le problème démographique.

Les 850 millions d'Africains de 2002 sont devenus 900 millions dès 2005. On estime que l'Afrique pourrait atteindre 1,6 milliards en 2050 (22% de la population mondiale) malgré tous les autres handicaps dont nous allons parler.

Il faut noter que si les populations arabes et berbères au nord du Sahara ont désormais un taux de fécondité très modéré et en décroissance prononcée, voisin actuellement de 2,6 enfants par femme, par contre les populations noires au sud du Sahara ont encore un taux proche de 6 enfants par femme et qui n'évolue guère. Ce taux énorme contrarie évidemment toutes les politiques de développement.

2) Le problème économique.

Bien que représentant aujourd'hui 14% de la population mondiale, l'Afrique ne produit que 3,9% du PIB mondial et n'est partie prenante que dans 1% du commerce et 1,2% des investissements... Les deux handicaps sont liées. Quand la croissance démographique dépasse la croissance économique pour un pays qui a déjà du retard au départ, le handicap ne peut être comblé.

3) La corruption.

Un seul chiffre récemment mesuré et pire que ce que l'on soupçonnait : sur 100 francs de l'aide internationale seuls 5 arrivent dans des projets pilotés ou copilotés par des Africains, ce qui ne veut pas dire quand même que tout le reste part en Suisse car il y a l’assistance technique et les remboursements de la dette... .

4) La désertification, surtout sensible dans les pays du Sahel.

5) L'urbanisation.

Quelques chiffres : Lagos compte aujourd'hui 6 millions d'habitants, Dakar 3 millions (sur 12 millions de Sénégalais ! ). Le cas le plus extraordinaire est celui de Nouakchott qui a aujourd'hui près d'un million d'habitants... et n'en n'avait que 252 en 1959.

Bien entendu cette urbanisation est presque partout spontanée et anarchique, elle pose d'immenses problèmes de voirie, de transports, de santé, de délinquance.

6) Le chômage.

La France a beaucoup investi dans l'éducation : écoles, collèges, lycées, de très nombreux étudiants. Cependant les débouchés n'ont pas suivi, la fonction publique est en déflation suite à sa faible productivité et aux mesures d’ajustement structurel du FMI et de très nombreux cerveaux se sont retrouvés sans emplois. Dans de nombreux pays africains le chômage dépasse 30% chez les 20-30 ans.

7) Les maladies.

Il y a le sida, bien sûr, mais aussi la tuberculose, la bilharziose, le choléra...

Un exemple : en Côte d'Ivoire, le premier cas de sida apparaît en 1985. Aujourd'hui 10% de la population est infectée, 16% à Abidjan, 69% chez les prostituées... Cela malgré les tri thérapies bon marché.

Un auditeur souligne le tragique de la situation : soigner les sidéens et les maintenir en vie contribue à augmenter la diffusion de la maladie, car beaucoup d'entre eux continuent d'avoir des conduites à risque.

8) Le caractère ethnique et tribal de la population et des conflits.

Les frontières sont artificielles : elles ont été tracées, hors de la présence de tout Africain, à la conférence de Berlin en 1885.

Certes, depuis les indépendances, les Africains ont eu tout le temps nécessaire et auraient pu y remédier, mais ils n'ont pas osé, craignant d'ouvrir une boîte de Pandore aux conséquences imprévisibles.

9) L'expatriation.

20 millions d'Africains vivent hors de leur pays d'origine, soit dans un autre pays d'Afrique (Gabon, Nigeria, Ghana, Botswana, Afrique du Sud...), soit même, de plus en plus souvent, hors d'Afrique. Les politiques de " préférence nationale " pratiquée d'une manière souvent brutale par certains pays africains, en particulier le Nigeria, ont évidemment contribué à renforcer ce dernier mouvement.

10) La dette.

160 milliards de dollars de dette en 2000... Les pays du G8 étudient certes des possibilités d'effacement de dette pour les PPTE (les "pays pauvres très endettés"), mais on est encore loin d'un accord : selon la Banque Mondiale l'effacement devrait porter sur 42 milliards, mais le FMI se refuse à dépasser 4 ou 5 milliards...

Cela dit l'Afrique a tout de même des atouts.

Tout d'abord sa beauté et sa fabuleuse diversité, depuis les montagnes et les neiges éternelles sous l’équateur jusqu’aux grands lacs et à l'océan, des déserts à la forêt vierge, avec une flore exceptionnelle et une faune de nulle part ailleurs.

Mentionnons aussi un sous-sol prodigue en minéraux et richesses de toutes sortes : pétrole du Nigeria, du Gabon, de l'Angola, du Tchad, cobalt et cuivre du Congo, uranium du Niger, or du Mali et de l'Afrique du Sud, diamants, etc.

Par-dessus tout un continent à la population jeune, hospitalière et d'une très grande solidarité, fascinée par les technologies nouvelles (portable, fax, internet, etc.), d'une débrouillardise exceptionnelle et pouvant compter désormais sur une diaspora quasi-mondiale.

Certes l'importance de cette diaspora en France est difficile à mesurer, surtout en ce qui concerne les clandestins, ceux-ci vont des 280 000 selon le ministère Chevènement à 1,5 million de la presse d'extrème-droite. On ne parle d'ailleurs plus guère des "sans-papiers", car de plus en plus les faux-papiers se développent.

On estime à 500 000 par an le nombre des entrées d'immigrants africains dans l'espace Schengen, dont la moitié de clandestins. En France les 3 millions de personnes originaires du Maghreb sont en train d'être rattrapées par les 2,2 à 2,5 millions, en croissance rapide, originaires d'Afrique noire. Ces deux communautés ont des habitudes et des fécondités très différentes, exactement comme en Afrique.

Une particularité nouvelle de l'immigration est le "shopping migratoire". On ne va plus là où habitent des cousins ou en bien fonction d'affinités linguistiques francophones, anglophones, ou lusophones. On choisit le pays d'accueil pour les avantages que l'on désire y trouver : ceux qui cherchent un emploi iront plus volontiers en Grande-Bretagne ou en Irlande, pour des soins ou des études : en France, pour un logement : de préférence en Italie ou en Belgique, des prestations sociales : en Espagne ou en France, de la sécurité : en fonction (variable) des politiques d'expulsion...

La communauté africaine de France est encore très majoritairement liée à notre passé colonial, elle vient surtout de Guinée, du Mali, du Sénégal, de Mauritanie. On note aujourd'hui une forte progression des arrivées de Côte d'Ivoire et du Congo (ex-Zaïre). C'est une population jeune, peu formée et qui participe beaucoup à ce que l'on appelle pudiquement "l'économie informelle", laquelle représente quand même 17 à 18% du PIB national. Mais il y a aussi les cerveaux qui quittent leur pays et cherchent à toucher les dividendes de leur capital de formation. Notons que, malgré la loi, la polygamie y est relativement répandue, davantage que dans la communauté maghrébine, les familles polygames seraient autour de 15 000 représentant 80 000 à 120 000 personnes.

(De l'opinion de deux de nos conférencières de ces derniers mois, la polygamie n'est rien d'autre qu'une forme d'esclavage des femmes qui doit être combattue avec la plus grande fermeté, elles citent quantité d’exemples navrants et déplorent qu’un reste de machisme empêche beaucoup d'hommes de mesurer l'importance de cette injustice fondamentale faite aux femmes. Ajoutons que, dans beaucoup de pays musulmans, la police est chargée de retrouver et de ramener au foyer conjugal, de gré ou de force, une femme battue qui s’en échappée... exactement comme autrefois pour les esclaves fugitifs).

Je terminerai en disant que l'aide de la France aux pays pauvres, bon an mal an 40 milliards de Francs par an toutes ces dernières années, s'est dirigée essentiellement vers l'Afrique Noire. Cependant cela n'a pas permis un décollage des économies de ces pays : trop de gaspillage, de corruption et d' "éléphants blancs", grandes réalisations industrielles, grands barrages, etc. qui ne fonctionnent pas et sont inadaptés à leur pays d'accueil.

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Questions.

Quelle est l'importance véritable des "éléphants blancs"?

Cela a été très important, mais nous avons fini par comprendre que c'était de l'énergie, du temps et de l'argent aux trois-quarts perdus. Cela provenait de références idéologiques (Lénine, Staline, Mao et l'industrialisation à marches forcées... ) et de notre méconnaissance des réalités africaines. Aujourd'hui le temps en est terminé.

Que penser du paradoxe entre une pauvreté lancinante et de fabuleuses richesses naturelles ?

Il y a certes une grande corrélation entre le niveau de vie moyen d'un pays africain et ses ressources naturelles, mais qui dit moyenne ne dit pas égalité. Les chefs d'état profitent largement des ressources fournies par les compagnies minières ou pétrolières et en font profiter leur tribu, mais le reste de la population voit passer tout cela sans beaucoup de résultats personnels tangibles.

Cet état de chose a été la raison de la révolte du sud tchadien, révolte matée dans le sang par Idriss Déby et son armée qui elle se porte très bien et dispose de tous les équipements nécessaires !

Il y a tout de même un contre-exemple : celui des orpailleurs du Mali, mais bien sûr c'est parce que chez eux la richesse minière est répartie dans tout le petit peuple de ceux qui cherchent..

 

Le mal est-il guérissable ?

C’est l’activité humaine qui compte. Je donnerai l’exemple du Burkina-Faso, sans ressources du sous-sol mais actif et travailleur, il a commencé à rembourser une partie de sa dette.

Les richesses du sous-sol, et d’une manière générale les ressources naturelles, sont une bénédiction à condition que les dirigeants pensent d’abord à l’intérêt national, et non à se remplir les poches, ou même simplement à s’en servir pour maintenir un régime peu favorable au développement. L’or a été la bénédiction puis la malédiction des Espagnols, le pétrole risque fort d’avoir le même effet pour les Arabes.

Que faut-il penser des frontières africaines ?

Nous avons vu combien les frontières africaines sont artificielles et combien ce problème est délicat. Les Africains rêvent des Etats-Unis d’Afrique, en particulier à l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), puis à l’Union Africaine (UA) ; mais toutes les unions qui ont eu lieu, union Sénégal-Soudan (ex–Soudan français devenu aujourd’hui le Mali), union Lybie-Egypte, union Lybie-Tunisie, ont toutes été des échecs.

On constate même aujourd’hui une tendance à la désintégration de plusieurs états africains (Côte d’Ivoire, Nigeria, Soudan, Congo...), y compris le Sénégal avec les mouvements séparatistes de Casamance en voie cependant d’extinction.

Considérez-vous la fécondité africaine actuelle comme une catastrophe ?

Une très vive discussion générale s’engage avec arguments et contre arguments de toutes sortes sur les différents aspects de la question. Monsieur Gourévitch souligne au passage la difficulté des méthodes de contraception avec cette réflexion courante en Afrique noire : " On ne mange pas une banane avec la peau ! ".

Quel rôle doit-on attribuer à l’Islam, aux confréries, aux ethnies ?

L’Islam africain est très différent de l’Islam maghrébin, lui-même très divisé : autant d’imans, autant d’islams. Il y des islams tolérants et pacifiques et des islams intolérants et conquérants.

Les confréries ont un poids économique et politique important, l’homme politique qui perd l’appui des confréries perd aussi les élections... Quant aux ethnies on ne saurait sous-estimer leur importance en Afrique, dans les administrations la répartition des postes se fait le plus souvent en fonction de l’ethnie. Il y a des ethnies favorisées et bien placées et d’autres délaissées.

Rôle et importance des transferts d’argent des immigrés en Europe ?

Ces transferts ont une très grande importance, nombre d’écoles, de mosquées, de centres sociaux leurs sont dus. Inutile d’ajouter que la ‘’perte en ligne’’ y est vingt fois plus faible que pour l’aide internationale. Cependant on note depuis quelque temps une certaine diminution des transferts, peut-être est-ce dû tout simplement à une plus grande réunion des familles... On ne sait pas et dans ce domaine règne une grande opacité.

Je voudrai revenir sur la question des différences de fécondité Europe-Afrique. Vous avez vu l’assaut des émigrants à Ceuta et Mellila, à la frontière hispano-marocaine. Doit-on craindre une submersion ?

Je suis un expert, mon travail est de décrire la réalité et de chasser les idées fausses. Mais je n’ai pas la panacée, ne me demandez pas de prédire l’avenir ou de préparer des solutions miracle.

Avec 90 ou 95% de l’aide détournée, que peut-on faire ou espérer ?

Il y a des domaines ou le détournement est par essence beaucoup plus faible. Ainsi l’assistance technique. Cependant reconnaissons que ce domaine est en diminution naturelle : la France a pendant longtemps envoyé des professeurs. Puis avec le développement de l’instruction cela n’a plus été nécessaire, les professeurs locaux en nombre significatifs existaient et l’on a remplacé les professeurs par des formateurs d’enseignants, lesquels à leur tour sont remplacés par des conducteurs de projets.

N’a t-on pas dit que l’aide internationale revenait à " prendre aux pauvres des pays riches pour donner aux riches des pays pauvres " ?

En ce qui concerne la seconde moitié de cette phrase ce n’est hélas que trop vrai. Mais je voudrai faire une parenthèse et souligner la raison, l’indignation, qui a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et m’a poussé à écrire mes livres : c’est la censure de deux dessins que j’avais préparés. Dans le premier dessin on voyait d’un côté un professeur blanc dans une école de brousse et de l’autre trois assistants noirs préparant les travaux pratiques dans une université parisienne, dans le second d’un côté un docteur blanc dans un hôpital de brousse et de l’autre trois infirmières noires dans un hôpital de chez nous. Voilà la situation, nous utilisons sans complexe la force de travail africaine, et nous allons chez eux faire le travail à leur place, mais les dessins qui jettent la lumière sur ce fait sont censurés...

Est-il vrai que nombre d’entreprises africaines ne fonctionne que grâce à la présence d’un nombre suffisant d’expatriés européens ?

Je répondrai qu’effectivement dans bien des cas quand ce nombre est tombé trop bas, l’entreprise s’est arrêtée. De même le commerce est souvent aux mains des Libanais ou des Syriens ici, des Chinois là, des Indiens dans l’Afrique de l’Est, car un commerçant africain doit fournir gratuitement sa famille et supporte difficilement la concurrence des étrangers. Cependant on note des changements de mentalité et un début de culture des résultats.

Que deviennent les étudiants africains en Europe ?

On a pu mesurer que le taux de retour des élèves africains des grandes écoles est très faible : il leur est facile de trouver en Europe une situation bien plus rémunératrice. Cependant il y a aussi là une question de mentalité ou de culture car les étudiants indiens ou vietnamiens retournent le plus souvent contribuer au développement de leur pays... et en effet leur pays se développe ! (" Notre pays doit s’en sortir par ses propres moyens ", disent les étudiants asiatiques " et nous faisons partie de ces moyens... ").

Vous êtes pessimiste ?

Non je pense que le travail que je fais peut modestement contribuer à permettre à chacun de voir la vérité en face et de réagir sainement.

Importance des micro-crédits ?

Difficile à savoir à cause de leur diversité, mais certainement les pertes par corruption y sont beaucoup plus faibles.

La progression de l’Islam ?

Importante en Afrique, ainsi la Côte d’Ivoire était majoritairement chrétienne, elle devient majoritairement musulmane et ce n’est pas seulement un effet de l’immigration burkinabé ou malienne. Certaines habitudes culturelles discriminatoires comptent beaucoup comme l’obligation de la conversion pour quiconque veut épouser une musulmane. D’une manière générale l’Islam favorise et valorise les hommes – ce qui n’est pas pour déplaire aux machos – tandis que, même s’il a aussi ses machos, le Christianisme est bien plus favorable aux femmes... auxquelles les Africains laissent peu d’initiatives importantes. Force est aussi de constater que beaucoup d’Africains préfèrent se ranger du côté qui leur semble le plus fort.

La question de l’ajustement culturel est très complexe, les Chinois, les Indochinois s’adaptent remarquablement et sans perdre de temps, il n’en est pas du tout de même des Africains qui ont les plus grandes difficultés à se remettre en cause.

Un élément culturel important est la faible importance de la vie, comme en témoigne les histoires des enfants-soldats d’Afrique de l’Ouest, après la vie il y a ceci, puis il y a cela...

La réunion se termine par diverses considérations sur la part de responsabilité de chacun dans cette situation déplorable qui voit l’Occident accaparer la force de travail de tant de pays africains au détriment de leur développement, on voit même maintenant couramment des prêtres noirs dans les paroisses européennes !

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