Groupe X-Démographie-Economie –Population

 

Exposé du Mardi 8 Décembre 2009

 

Les problèmes démographiques de la Russie

 

Par Monsieur Alain Blum

Directeur de Recherches à l’Institut National d’Etudes Démographiques

Directeur du Centre d’études des mondes russes caucasiens et est-européens

à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS)

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            A côté des études démographiques des autres pays, l’étude démographique de la Russie est très particulière, déroutante et intrigante. En conséquence, notre centre d’études ne s’est pas contenté de relever et d’étudier des statistiques, de détecter des incohérences, voire des camouflages de propagande, d’élaborer des prospectives vraisemblables ; nous avons cru nécessaire d’aller sur le terrain, de sonder l’opinion publique, d’interroger les divers acteurs et victimes y compris d’anciens déportés, aussi bien parmi ceux restés en Sibérie que parmi ceux revenus en Europe…

            Il faut comprendre que la politique se mêle intimement à toutes les questions démographiques et si la baisse de la natalité prend de l’ampleur à partir de 1990-91, les députés de l’opposition y voient une conséquence de la politique ultra-libérale mise en place à cette époque par l’équipe de Boris Eltsine. Il y eut même des accusations de « génocide » dans les discours de la Douma ! Nous verrons que l’analyse des démographes est plus nuancée et va chercher des racines plus lointaines.

            Avec Vladimir Poutine le gouvernement russe redevient nataliste : « Le problème le plus grave est le problème démographique » (discours sur « l’état de la Russie » en juillet 2000). Mais il semble bien que les motivations de Poutine soient multiples : la nécessité d’un meilleur équilibre démographique, mais aussi la volonté de refaire de la Russie une grande puissance mondiale.

            Pour tenter de comprendre la situation, jetons un coup d’œil sur la pyramide des âges de la Russie. Celle-ci est de 2002, il n’y a pas pyramide démographique plus tourmentée et torturée que celle-là, on y lit tous les drames et déchirements du vingtième siècle : les deux guerres mondiales, la guerre civile, la famine organisée de 1933, les purges et les énormes coups d’accordéon qui en résultent une génération après l’autre avec cette succession de creux et de bosses : il y a 2,5 millions de naissances en 1987 et 1,2 million seulement en 1999.

            La population totale de la Russie (dans ses limites actuelles) passe par un maximum de 147 millions en 1986, mais n’est plus que de 140 millions en 2008, la courbe descendante des naissances croise celle ascendante des décès en 1991-92 et l’excédent des décès avoisine 700 000 par an pendant toute la décennie 1995-2005 avant de redescendre quelque peu. Ces tendances sont renforcées par le fait que l’Union Européenne a crû, en particulier par  intégration de nouveaux Etats, alors que l’URSS disparaissait et la Russie dispose désormais d’une population bien moindre que celle de l’Union Européenne, avec qui plus est des projections qui ne permettent de supposer qu’une décroissance encore durant plusieurs années.

            De plus il y a une grande hétérogénéité : la Sibérie et le Grand Nord se vident peu à peu, le Nord-Est de la Sibérie a perdu 35% de sa population depuis la fin de l’Union Soviétique, en particulier depuis la disparition des incitations financières qui conduisaient nombre de Russes à aller y travailler quelques années. La fin des subventions systématiques au transport aérien l’ont rendu très cher ce qui contribue à l’isolement des régions éloignées, en particulier Vladivostok et l’Extrême-Orient russe. Cet isolement pourrait nuire à la cohérence du territoire de la Fédération de Russie, éloignant d’une certaine manière Ouest et Est de ce territoire, en affaiblissant les relations autrefois plus intenses, qui tenaient à une circulation des hommes d’un territoire à l’autre.

            Quelles réactions du pouvoir politique russe à cette situation ? Tout d’abord un appel aux Russes de « l’étranger proche », ceux qui étaient installés dans les quatorze autres républiques de l’Union Soviétique. Beaucoup d’entre eux revinrent : 800 000 en 1995, mais cette source se tarit peu à peu. Ils sont aujourd’hui suivi par des Tadjiks, des Ouzbeks, etc. qui viennent travailler dans le bâtiment, les services municipaux, les industries minières, phénomène typiquement post-colonial que nous connaissons aussi.

            Ensuite, la mise en place d’une politique nataliste avec tout d’abord beaucoup de propagande comme cette affiche où une jeune mère magnifique porte en souriant des triplés on ne peut plus mignons sous le slogan : Страны нужны ваши рекорды (Vos records sont nécessaires à notre pays), mais avec aussi des mesures incitatives fortes, ainsi cette allocation d’environ 10 000 dollars (salaire mensuel moyen : 400 dollars) pour les deuxième et troisième enfants, allocation disponible à partir de l’âge de trois ans pour le logement, l’éducation, la constitution d’une retraite personnelle…

            Cette politique est-elle efficace ? On pourrait que oui puisque le nombre des naissances, et le nombre moyen d’enfants par femme, ont augmentés d’environ 20% en quelques années. La fécondité est aujourd’hui de 1,41 enfant par femme alors qu’elle avait atteint un minimum de 1,17 enfant au début des années 1990. Cependant cette politique n’est pas la seule à l’origine d’une remontée qui a débuté antérieurement, et qui s’observe par ailleurs dans plusieurs pays ayant connu une tendance analogue mais n’ayant pas eu de telles mesures. De nombreux démographes doutent que cette amélioration puisse durer longtemps, ils estiment que ces nouvelles naissances sont pour la plupart de simples « avances de calendrier » de naissances qui sinon aurait eu lieu de toute façon plus tard et aussi qu’une politique aussi généreuse a peu de chance de survivre à la crise. Les avances de calendrier sont qui plus est très difficiles à gérer, entraînant des classes d’âges brusquement nombreuses puis à nouveau des classes peu nombreuses, rendant difficile la politique du suivi maternel et infantile, de garde de la petite enfance, d’éducation.  

            La comparaison de la démographie russe avec celle des autres pays européens montre que sur le plan de la natalité la Russie n’est pas vraiment différente. Certes les évolutions y sont plus heurtées, conséquence logique dans un pays dont la population sait que la politique peut être modifiée du jour au lendemain et se dépêche de profiter d’avantages qui pourraient bien n’être que temporaires, mais l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, la Grèce ont, elles aussi, connu des périodes de très basse natalité dont elles ne sortent que très lentement, quand elles en sortent…

            La vraie différence démographique russe actuelle porte sur la mortalité : l’espérance de vie masculine est passée par un minimum de 58 ans en 2003 et n’est à peine que de 62 ans aujourd’hui (femmes 75 ans). Les démographes relèvent des raisons de cette évolution qui remontent aux années 1960. L’espérance de vie masculine, alors de 65 ans, était fort proche de celle courante en Occident, mais la lutte contre la mort prenait un nouveau tour. On passait de méthodes collectives, comme les vaccinations généralisées pour lesquelles le système communiste était à l’aise, à des méthodes individualisées qui devaient s’adapter à chaque cas. Ceci est particulièrement net dans la lutte contre le cancer et les maladies cardio-vasculaires. Ajoutons que Brejnev fit supprimer certaines campagnes de vaccination pour des raisons d’économie… Un dictateur finit toujours par être mal renseigné : ses experts trouvent systématiquement cent bonnes raisons pour l’approuver… et ceux qui n’approuvent pas sont priés d’aller travailler dans d’autres domaines.

            Dans cette descente lente, mais continue, il y eu tout de même quelques points retournements, ainsi la campagne antialcoolique de Gorbatchev en 1986 fait remonter l’espérance de vie de deux ans en une seule année. Mais les Russes apprirent vite à contourner cette loi – qui rappelle la prohibition aux Etats-Unis, ou encore les conditions de l’Occupation en France : la mortalité recule en 1941 dans nos départements de l’Ouest, mais elle reprend vite au fur et à mesure que les bouilleurs de crus remettent en marche leurs appareils pour remplacer le vin qui n’arrive plus – de même les Russes inventent mille procédés pour fabriquer de l’alcool clandestin, le fameux samogon, dont la qualité est très variable, et parfois fort mauvaise…

            De façon plus générale, la Russie n’a pas encore mis en place une réelle réforme de son système de santé. On espère que l’exemple de la République Tchèque, où il a été réformé en profondeur, pourra être transposé en Russie.  

            Un autre point positif tout de même, plus durable, dans ce noir tableau : la mortalité infantile a reculé de moitié en 10 ans, elle n’est plus que de 0,8% , ce qui est tout à fait honorable (France 0,5%).

            Les enquêtes d’opinion confirment l’ancrage européen de la société russe, avec parfois cependant un certain retard dans l’évolution de l’opinion, que ce soit au sujet de mariage ou de la cohabitation, des naissances hors mariage, de la nécessité du divorce en cas de mésentente grave, même s’il y a des enfants, de l’opinion vis-à-vis des homosexuels…*

            Ainsi les problèmes démographiques de la Russie ne sont pas fondamentalement différents de ceux de l’Europe, certes la lutte pour une mortalité plus faible accuse un gros retard, mais la médecine russe effectue peu à peu la transformation nécessaire et l’alcoolisme n’est plus tabou et est considéré avec plus de sérieux qu’au temps des décisions sans nuance et malhabiles de Gorbatchev pour lutter contre ce fléau. La natalité montre que le comportement des couples est proche de celui des autres couples européens.  

            Pendant plusieurs années les analyses de la situation démographique de la Russie ont été caractérisées par un grand pessimisme, disons simplement qu’il n’en est plus tout à fait de même aujourd’hui, mais, surtout pour une meilleure protection médicale et une espérance de vie voisine de celles d’Occident, le chemin est encore très long.  

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Questions

 

            De ce que vous nous avez exposé ne doit-on pas conclure à la disparition prochaine de la race blanche ?

            Je récuse la notion de race, qui n’est pas scientifique. ** Parler de disparition c’est ignorer que la population d’un territoire se renouvelle aussi par les migrations, et que ce serait faire preuve d’inculture profonde que de penser à des populations qui ne se reproduiraient qu’en vase clos !

            Les vraies différences sont culturelles et non raciales. Mais elles expriment une richesse et non un danger.

 

            Y a-t-il une grande immigration chinoise en Sibérie ?

            L’immigration de travailleurs chinois en Sibérie fait très peur aux Russes qui craignent de perdre le contrôle de certaines provinces, mais la plupart des Chinois ne viennent qu’un temps limité en Sibérie (il faut dire que les conditions de vie y sont particulièrement difficiles) pour pouvoir transférer une partie des revenus. Ceci dit les richesses minières énormes de la Sibérie ne peuvent pas être mise en valeur avec les seules ressources humaines des habitants de la Russie.

 

 

 

Quel est l’âge de la retraite ?

            En principe 55 ans pour les femmes et 60 ans pour les hommes,  mais c’est souvent une fiction. Une grande proportion des sexagénaires continue de travailler, parfois par amour de leur métier, le plus souvent par nécessité économique.

 

            Quelles sont les conséquences des difficultés démographiques sur la puissance de la Russie ?

            Pour ce qui est de la puissance militaire, les autorités militaires s’inquiètent de la baisse des effectifs. Mais l’armée souffre aussi d’un grand manque de modernisation des équipements. Je ne pense pas que la question du nombre des recrues soit aussi cruciale. Pour la puissance économique les effets sont plus dilués : toutes les classes d’âge sont au travail, mais bien des potentialités sont en sommeil par manque de ressources humaines ; nous avons vu ce qu’il en est pour les richesses minières sibériennes.

 

            Quelles sont les principales religions de la Russie ?

            Les intenses campagnes antireligieuses soviétiques ont été suivies d’un fort renouveau religieux après 1991. La religion orthodoxe est encore très implantée en Russie et reste la principale religion de Russie, où il y a aussi des musulmans, bouddhistes, chrétiens non orthodoxes, animistes dans le Grand Nord. Il n’est pas possible de donner une estimation de la répartition de chacune des religions en Russie, d’autant que la question elle-même est complexe : certains estiment, par enquête, ceux qui se désignent comme pratiquants de telle ou telle religion, d’autres utilisent le recensement des nationalités pour estimer le nombre de personnes attachées à telle ou telles religions, mais une telle méthode est bien peu fiable et conduit à considérer que tout citoyen est pratiquant ! Il est ainsi impossible d’estimer le nombre de musulmans (question qui m’a été posée aujourd’hui), pas plus que le nombre d’orthodoxe. En revanche, les premiers résident surtout dans certaines régions (Caucase, Tatarstan, Basse Volga), et disposent de lieux de cultes dans ces territoires mais aussi dans plusieurs autres villes de Russie, dont Moscou. Les dirigeants russes cherchent à montrer leur tolérance en distinguant entre un Islam « à la russe » et un islam qu’ils qualifient d’ « étranger ».

 

            Je terminerai en faisant une distinction entre Vladimir Poutine féru de puissance traditionnelle par le nombre et l’armée, et Medvedev, qui est un économiste et qui ne manque pas une occasion de souligner l’importance de la bonne marche de l’économie et de la croissance économique.

 

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Remarques de l’auditoire

           

*Mais une question comme « Faut-il accorder aux couples homosexuels les mêmes droits qu’aux couples mariés ? » néglige le fait que le mariage n’a pas pour but principal la commodité des gens mariés, il est fait essentiellement pour la protection des enfants.

Note de l’intervenant, sur cette remarque (non dite pendant la conférence) : 1. Cette question n’a pas été directement posée ; 2. La question des droits des couples n’est pas celle du but d’une union ; et le droit du mariage ne peut être réduit à celui de la protection des enfants. Enfin, poser une telle question n’est pas donner une réponse, mais étudier la tolérance d’une société par rapport aux nouvelles formes d’union.

 

            ** Comme les notions de nationalité, de culture, de religion, la notion de race n’est pas scientifique, mais elle « crève les yeux » du public. En conséquence, à force de proclamer que la notion de race n’est pas scientifique, on ne fait que renforcer le public dans l’idée que les scientifiques vivent dans leur tour d’ivoire et n’ont pas les pieds sur terre.

            Note de l’intervenant : je ne vois pas en quoi la notion de race « crève les yeux ». Il s’agit d’une notion qui a pris son essor au 19ème siècle, dans un contexte particulier où l’on cherchait à produire des hiérarchies. Enfin, ce sont certains scientifiques, au 19ème siècle, qui ont développé la notion de race, et non « le public », dans le souci de classer et hiérarchiser. Mais tous les fondements de ces travaux ont été depuis totalement démentis.

C’est être bien mal-voyant que de penser que la notion de race crève les yeux : ce qui crève les yeux c’est la multiplicité des apparences, la diversité humaine, que l’on ne peut classer en quelques groupes simplistes, la richesse humaine en général. Ce ne sont pas ces classifications qui mettent en boîte au lieu de penser la continuité et la diversité, des classifications qui hiérarchisent, sans le dire, au lieu de penser l’équivalence. Le scientifique n’est pas dans une tour d’ivoire, en tout cas le scientifique qui travaille dans le domaine des sciences humaines et sociales. Il est au contraire au plus proche de ce que vous appelez le public.

 

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